Sfintele Parascheva si Genoveva

Réforme n°3208 du 2007-01-25

Le renouveau orthodoxe

Alors que s’achève la semaine de l’unité, Réforme vous propose de plonger dans le monde orthodoxe. En plein renouvellement, l’orthodoxie accueille aujourd’hui de nombreux immigrés roumains mais aussi des convertis venus d’autres traditions chrétiennes. Ses communautés se développent et ses structures cherchent à s’autonomiser des patriarcats étrangers. Reportage et analyses.

par Bernadette SAUVAGET

Lié à une forte vague d’émigration, le nombre de paroisses orthodoxes roumaines a explosé en France. Au même moment, celles de tradition russe, le noyau historique de l’orthodoxie hexagonale, diversifiaient l’origine de leurs fidèles. Eglise Saint-Sulpice, à Paris : au moment de la communion, chacun se met en rang pour passer devant le prêtre. Dans les bras de leurs mères, les bébés passent en premier (dans l’orthodoxie, on peut communier dès le baptême). Eclairée de bougies, bercée par la mélodie des chants roumains, la crypte s’emplit de mystères. L’assistance est nombreuse – au moins trois cents personnes – et jeune, majoritairement des couples avec des enfants en bas âge, des étudiants, des intellectuels, des ingénieurs… La paroisse connaît un succès grandissant. Portée, depuis une douzaine d’années, par une nouvelle vague d’émigration, l’orthodoxie roumaine est en pleine expansion en France. Il y a dix ans, l’Hexagone comptait cinq paroisses orthodoxes roumaines. Aujourd’hui, il y en a plus d’une trentaine. Si le phénomène est marquant en France, il est encore plus massif en Italie ou en Espagne.
Rue Jean-de-Beauvais, dans le très chic cinquième arrondissement parisien. L’église orthodoxe roumaine, construite au milieu du XIXe siècle, demeure la paroisse « historique » de Paris. Ici, la liturgie se déroule en roumain. On y trouve surtout des gens modestes. « En Roumanie, beaucoup de villages se sont vidés. Quand les Roumains arrivent en France, ils ne savent pas trop ce qu’ils vont faire et frappent à la porte de l’église. Ils demandent plus que l’apport religieux. Les Roumains viennent ici pour se retrouver et en profitent pour parler leur langue. Lorsqu’ils ont des problèmes pour se faire payer, trouver un médecin, ils s’adressent spontanément à nous pour trouver de l’aide », raconte le père Nistea, l’un des trois prêtres de la paroisse. Très pratiquants dans leur pays, ces émigrés le sont encore davantage en situation de déracinement.
Professeur de français dans son pays, Anastasia, arrivée il y a deux ans, fait un peu figure d’exception. Chaque samedi, elle aide ses compatriotes à apprendre le français. « Je suis venue en France pour prolonger mes études», raconte cette jeune intellectuelle de trente-six ans qui prépare une thèse en linguistique et qui vit en banlieue parisienne avec son fils. « En France, je me suis sentie isolée et seule. J’ai commencé à me remettre en question car j’avais de grands moments d’angoisse et je me suis dit qu’il fallait que j’aille à l’église. » Dans son pays, la jeune femme n’était pas particulièrement pratiquante : « On a toujours le prétexte de se dire qu’on n’a pas le temps. »
Parfois, Anastasia se rend à la crypte de Saint-Sulpice. «L’Eglise est une communauté. On vient pour prier et participer à la vie de l’Eglise », explique Stefan, le jeune président de l’association cultuelle qui gère la paroisse. Avec sa famille, le dimanche, il fait le trajet depuis Evreux. Il n’y a pas de paroisse roumaine plus proche de son domicile. « Lorsque j’étais étudiant à Toulouse, j’allais dans une paroisse russophone », dit-il.
Stefan a aussi fait partie du petit cercle d’étudiants qui s’est agrégé autour de Mgr Joseph dans les années 90. Rattaché au patriarcat de Bucarest, ce dernier, un moine à la personnalité très charismatique, a désormais la responsabilité de 130 paroisses roumaines en Europe occidentale. Dans le sillage du père Sophronie (une figure de l’orthodoxie occidentale), il a développé une spiritualité centrée sur l’eucharistie. A la crypte de Saint-Sulpice, l’iconostase – la cloison en bois qui sépare les fidèles de l’autel et qui porte des icônes – a donc été allégée pour permettre à l’assemblée une plus grande participation. « En Roumanie, j’allais de temps en temps à l’église. Mais pas de la même manière qu’ici, où l’on encourage beaucoup les gens à communier », raconte Valentin, un ingénieur informaticien qu’une entreprise hexagonale est allé chercher dans son pays pour travailler en France. A Saint-Sulpice, il a vécu une sorte de conversion. Quatre fois par semaine, il vient, très tôt le matin, avant de se rendre à son travail, assister à la liturgie.

Comme l’Eglise primitive

Le jeune père Razvan – il a trente-quatre ans – est le responsable de la paroisse. C’est aussi un disciple de Mgr Joseph. « Nous nous sentons très bien dans cette crypte. Cela fait référence pour moi aux chrétiens de l’Eglise primitive. » Il porte la barbe, comme beaucoup de prêtres orthodoxes. « Je la laisse comme cela. Symboliquement, cela signifie qu’il faut d’abord et avant tout se préoccuper des choses essentielles. » Brillant, il appartient à la nouvelle génération du clergé orthodoxe, intellectuelle et très bien formée. Après des études scientifiques (notamment à Compiègne), il a entrepris des études de théologie à Paris, à l’institut Saint-Serge, réputé au sein de l’orthodoxie. Très logiquement, le père Razvan se passionne pour les relations entre la religion et la science. A la paroisse, le courant passe bien entre lui et ses fidèles, à qui il ressemble. Mais, pour faire vivre sa famille, il est aussi obligé de travailler. A temps partiel. Ces Eglises de l’émigration n’ont pas les moyens de rémunérer leur clergé.
Le père Jivko, lui aussi, a un travail. Macédonien d’origine, il occupe un poste à mi-temps à la mairie de Chaville, dans les Hauts-de-Seine. Depuis cinq ans, il est aussi en charge de la petite paroisse orthodoxe russe de la ville. Avant, il officiait à Montargis, dans le Loiret. Ce dimanche, une trentaine de personnes assistent à la liturgie. Installée à la tribune, la chorale chante en slavon tandis que l’office se déroule en français. Créée dans les années vingt, la paroisse russe a fait construire son lieu de culte dix ans plus tard. Modeste de taille, l’édifice, construit sur un terrain marécageux qui le rendait financièrement accessible, ressemble aux jolis pavillons de banlieue de ces années-là. Pour se distinguer, il y a un juste un petit bulbe discret sur le toit, qui rappelle les églises russes.
A la fin de la cérémonie, dans une salle adjacente, chacun se retrouve pour les « agapes », un moment privilégié de convivialité qui prolonge la communion. Depuis l’arrivée du père Jivko, la paroisse, en perte de vitesse, a repris une certaine jeunesse. « Je l’ai ouverte sur la ville», aime-t-il à dire. De nouveaux venus (Bulgares, Russes, Roumains…) ont rejoint les descendants de l’émigration russe d’après la révolution de 1917, le noyau historique. La greffe a pris, finalement. Un temps pourtant, les regards de suspicion ont pesé sur les « ex-Soviétiques ».
« Nous fréquentons la paroisse pour que notre petite fille Sophie, qui a six mois, puisse communie », raconte Muriel, une catholique mariée à Anton, un Russe. Affichant ses soixante-dix-sept ans, Jean est un « convert ». En butte aux principes moraux de l’Eglise catholique, il dit trouver dans l’orthodoxie « l’accord entre la vie spirituelle et la vie en général ». « J’essaie de réponde aux besoins de chacun », confirme le père Jivko. A son échelle, la paroisse de Chaville, riche de ses apports, invente sans doute l’orthodoxie française de demain…
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